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Crise Ivoirienne

ou comment l'ONU prend la démocratie en otage


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Damana Picas s’explique
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Toute la communauté internationale s’est insurgée lorsqu’on a vu un homme déchirer les résultats du second tour de l’élection présidentielle, que le supposé innocent membre de la CEI allait proclamer. « Une image qui se passe de commentaires ! » s’est-on aussitôt exclamé sur France 24, sans expliquer le contexte de cet incident opportun, bien heureux de pouvoir présenter aux téléspectateurs d’innocents pro-Ouattara face à de tyranniques pro-Gbagbo. Dès lors était faite l’opinion de la ménagère de moins de 50 ans, celle des consommateurs de prêt à penser, le cœur de cible de la publicité et des sondages, cette opinion moyenne qui dicte celle des partis politiques aux idéaux perdus.

Un décryptage s’imposait, et il faut attendre l’interview de Damana Picas, l'homme par lequel le scandale est arrivé, pour bien comprendre que la forfaiture n’était pas là où on la pensait.

On notera que cette interview est présentée par Djibi TV, une Web TV ivoirienne, expression de la démocratie et de la liberté de la presse qu’on ne veut pas voir en Côte d’Ivoire. Aujourd'hui, la France vient de censurer la RTI sur le bouquet de TV numérique d'Orange, afin que les Français n'aient pas d'autres sources d'informations que l'intox de RFI, I-Télé ou pire encore, BFM TV dont l'interlocutrice à Abidjan est Anne Ouloto, porte-parole de Ouattara. C'est beau l'objectivité et la liberté d'expression Française !

Voici le texte intégral de cet entretien, avec quelques modifications liées à la retranscription d’un entretien oral à l'écrit.



Présentation de la CEI

La CEI, c’est la Commission Electorale Indépendante, c’est l’institution qui est chargée d’organiser les élections en Côte d’Ivoire.


Composition de la CEI

Quand on se livre à un jeu de comptabilité, on se rend compte que l’opposition contrôle la CEI parce que vous avez deux représentants du PDCI [ Ndlr : RHDP], deux représentants du RDR [ Ndlr : RHDP], deux représentants du MFA [ Ndlr : RHDP], deux représentants du MPIGO qui est une composante de la rébellion, deux représentants du MJP qui est aussi une autre composante de la rébellion, et deux représentant du MPCI [Ndlr : rébellion] , donc vous voyez que les rebelles et leurs alliés du RHDP contrôlent la CEI en ce qu’ils ont un nombre assez important de membres.


Le rôle de la CEI et du Conseil Constitutionnel

Il faut dire que dans l’organisation des institutions en Côte d’Ivoire, il y a essentiellement deux grandes institutions qui interviennent. Il y a la CEI qui est chargée d’organiser les élections, des élections justes, transparentes, équitables et démocratiques. A ce titre elle enregistre les candidatures et elle proclame les résultats provisoires. Il faut dire que quand la CEI enregistre les candidatures, elle les transmet au conseil constitutionnel pour validation, et c’est donc le conseil constitutionnel qui arrête les candidatures définitives aux différentes élections. A la suite de la proclamation par la CEI, qui ne sont que des résultats provisoires, c’est encore le conseil constitutionnel qui est juge des élections en Côte d’Ivoire, qui donne les résultats définitifs, et les décisions du conseil constitutionnel sont insusceptibles de retour, personne  ne peut les attaquer, elles ont autorité de la chose jugée.


Explication sur les désaccords lors de la proclamation des résultats du second tour.

Ce qui s’est passé  n’a nullement été une tentative de confiscation des résultats par le camp présidentiel. Ce qui s’est passé, révèle aux yeux de l’opinion publique nationale et internationale des difficultés que la CEI a dans son fonctionnement. Vous savez qu’une institution ne vaut que par le respect des règles qu’elle s’est elle-même donnés. C’est le non respect de ces règles là qui a entraîné tous ces blocages au niveau de la CEI.

Pour mieux comprendre ce qu’il s’est passé, il faut remonter au lundi, c'est-à-dire au lendemain de la clôture du scrutin. Avant d’aller en mission de supervision à travers toute la Côte d’Ivoire, la commission centrale avait clairement arrêté qu’avant que tout résultat soit proclamé, il faut que tous les commissaires centraux soient rentrés à Abidjan, et qu’ensemble ils consolident, qu’ils valident tous les résultats avant que ces résultats ne soient portés devant l’opinion publique nationale et internationale.

Mais le lundi déjà, Mr Bamba Yacouba qui est membre du RHDP, qui représente un mouvement rebelle dans la commission,  et qui est porte parole de la CEI, a pris sur lui la responsabilité de façon unilatérale d’aller proclamer les résultats de la diaspora sans même en informer l’ensemble de la commission. Moi je suis rentré d’Abengourou, où je suis le superviseur, le lundi et j’ai été mis devant les faits accomplis. Dès le lendemain j’ai attiré l’attention de  l’opinion nationale et internationale sur la violation des règles que nous nous sommes fixés, parce que ces résultats là n’ont pas été consolidés par la commission centrale. Ces résultats n’ont pas été présentés aux représentants des candidats, et certains représentants des candidats se plaignaient de ce que les résultats proclamés n’étaient pas en adéquation avec ceux qu’ils avaient en leur possession. C’était justement pour éviter cette situation fâcheuse, pour éviter des réclamations et des crises qu’on avait demandé que toute la commission centrale valide les résultats, qu’on les présente aux représentants des candidats avant leur proclamation publique. Cela  n’a pas été fait et déjà certains candidats avaient commencé à protester. Nous l’avons signifié à la commission centrale dès ce lundi soir. Il semble que nous n’avons pas été entendus.

Mardi, jour de l’incident, nous avons travaillé sur certaines régions, et aux environs de 18h, nous sommes tombés d’accord sur certaines d’entre elles. Il faut rappeler que notre mode de fonctionnement et de prise de décision est le mode consensuel : nous discutons et nous dégageons une position commune. Nous sommes donc tombés d’accord sur certaines régions. Sur d’autres, il y avait des divergences vraiment criardes. Ces divergences concernaient exclusivement les régions de la vallée du Bandama, c'est-à-dire la partie occupée par les rebelles, parce que dans cette partie de la Côte d’Ivoire, certains commissaires avaient estimé que les élections n’avaient pas été justes, libres, transparentes et sincères. De nombreuses violences ont été constatées, des bourrages d’urnes ont été notés, des menaces, donc le vote dans cette partie septentrionale de la Côte d’Ivoire n’a pas été libre, n’a pas été transparent, n’a pas été crédible. Nous avons des rapports qui ont confirmé ces violences, c’est pourquoi, compte tenu de ces violences, il était important d’approfondir la réflexion sur ces régions puis attendre l’arbitrage du président de la CEI qui ne participe pas aux délibérations.

Le scrutin avait donc été invalidé. Remarquez bien que lorsque Bamba Yacouba a donné les résultats de la diaspora, il n’avait pas les résultats de la France, simplement parce que l’élection en France a été invalidée par le commissaire superviseur – qui s’avère être le même Bamba Yacouba – pour violences dans les bureaux de vote de Paris. C'est-à-dire qu’à cause des violences qui ont eu lieu exclusivement à Paris, on a invalidé tout le scrutin de France. Donc nous nous sommes dit que c’était un précédent qui créait une jurisprudence en la matière. Comme on a invalidé le scrutin en France pour violences à Paris, alors comme il y a eu des violences d’une gravité extrême dans la partie septentrionale de la Côte d’Ivoire, il fallait appliquer la même jurisprudence, c'est-à-dire la même règle, donc invalider le scrutin dans cette partie. C’est sur ce point que nous ne nous sommes pas entendus, entre les commissaires RHDP et les commissaires de la majorité présidentielle. Ils ont voulu, pour la même situation que nous ayons deux attitudes différentes. Nous avons dit : « Non ! Pour la même situation on ne peut pas appliquer deux attitudes différentes. Comme le scrutin a été invalidé en France lors du second tour et même lors du premier tour pour des violences, alors il faut que le scrutin soit aussi invalidé pour les mêmes causes au Nord. » C’est pourquoi nous ne sommes pas tombés d’accord sur ces régions du Nord.

A 19h, on nous apprend que Mr Bamba Yacouba s’apprête à proclamer les résultats du scrutin. Nous sommes tombés des nues puisque nous étions tous en réunion de la commission centrale. J’ai demandé au secrétaire permanent, qui est membre de la commission centrale également, s’il était informé, puisque c’est lui qui fait office de secrétaire, de ce que la CEI s’apprête à proclamer les résultats ? Il a dit : Non ! J’ai demandé au vice-président RDR, Amadou Soumahoro : « Êtes-vous informés que la CEI s’apprête à proclamer les résultats ? » Il dit : non !
Dans cas, on vient de m’apprendre que Mr Bamba Yacouba s’apprête à donner les résultats, il faut lui demander de revenir à la commission centrale pour que nous puissions voir les résultats qu’il va proclamer, puisqu’on n’est pas forcément d’accord, il faut qu’on voit les résultats que Bamba Yacouba va proclamer. Est-ce que ces résultats sont en adéquation avec ce que nous avons ici ? Est-ce que ces résultats prennent en compte les régions sur lesquels nous ne sommes pas d’accord ? Il y avait ce flou là qu’il fallait éclairer. Mais comme personne ne semblait bouger, et eu égard au fait que la veille on nous avait fait un coup pareil avec les résultats de la diaspora, j’ai du aller rencontrer Mr Bamba Yacouba pour lui demander de venir à la commission centrale pour qu’on puisse mieux consolider le travail qu’il s’apprêtait à proclamer. Mais il était déjà sur le plateau, il n’a pas voulu entendre raison malgré les explications du commissaire Tokpa, que vous avez vu et entendu expliquer la situation à la télévision. Il était de marbre et il voulait absolument donner les résultats, on ne savait pas quels résultats, et c’est ainsi que la scène regrettable que tout le monde entier a pu voir s’est produite. C’est une scène qui est regrettable, mais je vous le dis de bonne foi, il est important de répondre au coup de pied de l’âne, et c’est ce que nous avons fait. C’est bien dommageable mais il était important que nous le fassions pour que la forfaiture n’ait pas lieu, puisque Mr Bamba Yacouba était en situation de récidive.


Explication sur les résultats provisoires donnés par le Président de la CEI

Il ne revient pas au président de la CEI de proclamer les résultats de l’élection présidentielle. Même s’il est le président de la CEI, ce n’est pas à lui de proclamer les résultats mais à la commission centrale, c'est-à-dire l’organe exécutif de la CEI. La commission centrale c’est l’ensemble des trente et un commissaires, plus le président. C’est eux qui donnent une crédibilité à ce qui se fait.

Deuxièmement, la proclamation des résultats a lieu au siège de l’institution, devant les médias d’état que sont la RTI. Donc nous, nous attendons jusqu’à présent que le président vienne pour qu’on puisse continuer la procédure, et à notre grande surprise on apprend sur des chaînes étrangères, France 24, i-télé, Africa 24, que les résultats de l’élection présidentielle ont été proclamés par Mr Youssouf Bakayoko. Mais pire, dans un hôtel de la place qui s’avère être le QG de l’un des candidats.

Non seulement nous sommes forclos, nous ne sommes plus dans les délais légaux, mais on proclame des résultats dans le QG d’un candidat.


[Ndlr: Pour plus d'informations à ce sujet, lire l'entretien exclusif avec Alcide Djédjé, ministre des Affaires étrangères de la République de Côte d’Ivoire]


La certification des résultats par Yonug-Jin CHOI

Mr Choi n’est pas au dessus des institutions ivoiriennes. Il n’est pas un administrateur de la Côte d’Ivoire pour, en dernier ressort, donner la décision finale. Il y a une confusion dans son esprit sur ce que signifie la certification. Il s’agissait pour lui de vérifier si les différentes étapes du processus ont été accomplis, ont été réalisés, et que plus rien ne s’oppose au scrutin.

L’acte fondamentale de la certification repose sur des élections justes, apaisées et transparentes, c'est-à-dire des élections qui ont lieu dans un cadre sécurisé. Les forces de l’ONU ont donné l’assurance à toute la Côte d’Ivoire, que les rebelles allaient désarmer. L'ONU a donné l’assurance à la Côte d’Ivoire qu’on pouvait faire les élections sans désarmement et que les rebelles allaient simplement être encasernés, et qu’il n’y aurait aucun comportement, aucune attitude susceptible de porter atteinte à la sincérité du scrutin. Ils nous ont donné toutes ces assurances. Ils ont dit que les rebelles en armes n’allaient pas influencer le scrutin, et c’est sur cette base que nous sommes allés aux élections. Mais en fait, ils nous avaient entraînés dans un traquenard, dans un piège qui aujourd’hui se referme sur eux.

Les rebelles n’ont pas été désarmés  et ils ont utilisé leurs armes pour menacer, violenter, martyriser les électeurs. Ils ont utilisé leurs armes pour influencer le scrutin dans la partie Nord de la Côte d’Ivoire. Au lieu de recourir à des armes, Laurent Gbagbo a plutôt choisi de recourir à la loi, au conseil constitutionnel, pour apprécier la situation et lui donner raison.

Pour conclure sur la certification, je pense que Mr Choi a confondu les termes, Mr Choi a agit en dehors de ses compétences, de son mandat.


Appel à la communauté internationale

Je voulais simplement dire à la communauté internationale que nous sommes certes un petit pays mais nous sommes un pays digne. Nous sommes certes un petit peuple mais nous sommes un peuple qui veut qu’on le respecte. La Côte d’Ivoire est notre pays. Nous avons voté nous même notre propre constitution, et nous sommes en train d’appliquer les règles fondamentales que nous nous sommes donné nous même. En Côte d’Ivoire, dans notre pays, la CEI donne les résultats provisoires, et le conseil constitutionnel donne les résultats définitifs. C’est ce qui a été fait.

La communauté internationale qui veut nous aider doit respecter nos lois, et doit donc entériner les décisions du conseil constitutionnel. Au regard de nos institutions, au regard du processus électoral, c’est Laurent Gbagbo qui a gagné les élections. Il faut qu’ils se soumettent à cette décision parce que c’est elle seule qui peut faire revenir la paix totale en Côte d’Ivoire, et c’est sur ce terrain que les ivoiriens les attendent, pas sur autre chose.
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